"Fenêtre vers le ciel"

Razvan Theodorescu

Ferecatura exhibition catalog
October 1988

  ©  Stefan Ramniceanu Studio

© Stefan Ramniceanu Studio

Razvan TheodorescuChairman of the Arts, Architecture, and Audio-Visual department of the Romanian Academy (1993-), former Head of the Romanian television (1989-1992), and Minister of Culture and Religious Affairs (2000-2004)

 
Il n’y a personne – j’en suis sûr – parmi ceux qui regardent maintenant et ici les « objets » de Stefan Ramniceanu qui ne se rend pas compte qu’on n’y rencontre guère l’exposition habituelle, car ils ne sont pas exposés, ces objets, dans un espace auréolé par l’histoire, mais lui sont imposés d’une façon définitive, l’espace lui-même, dans un ordre miraculeusement renversé, étant né après eux. Né plus tard, il les entoure solidaire, devenant de la sorte leur superbe achèvement. Nous sommes, je crois, devant une expérience unique et devant une réussite émouvante, étrange, beaucoup attendue.

L’ancienne Court princière de Bucarest vit aujourd’hui – l’année et le mois où l’on célèbre une époque qui, il y a trois siècles, donna leur suprême splendeur à ces murs –, par le dévouement d’un artiste au nom médiéval, un transfert presque magique de personnalité.

Une lente communion s’est établie, paraît-il, entre Stefan Ramniceanu, en route vers son atelier, jour après jour, et cette cour ruinée, qui par le geste large et fraternel – tel une accolade – de ce jeune contemporain, entre une possible histoire primordiale, mythique, qui précéda son histoire réelle.

Au-delà du règne pittoresque et coloré auquel appartiennent les personnages d’un Mathieu Caragiale, au-delà de l’affection – mémorable d’ailleurs – d’une Byzance lointaine et fastueuse obsédant un Pantazi ou un Pasadia, cette scène déchirée par les ruines, cette place appartenant à chacun et à personne, devient, pour un instant, le lieu de l’expérience Ramniceanu. Une expérience profondément contemporaine, si l’on veut comprendre par contemporain, donc par « le nôtre », tout ce que, dans le vêtement formel de nos jours, révèle les structures essentielles de l’être éternel. En prononçant le mot « vêtement », j’ai nommé justement quelques-uns des objets que ces murs abritent aujourd’hui.

« Vêtements » s’appellent les panneaux peints dans l’or des sublimes clartés, enchâssés dans le métal douloureusement protecteur où se découpent les sinuosités d’image byzantine que l’œil roumain connaît depuis de siècles.

S’est-il retiré lui, l’artiste, dans ce vêtement comme autrefois le peintre ancien, puisque l’on sait que le vêtemnt, la mante, étaient, dans la symbolique des temps jadis, un lieu de retraite, la fuite du monde du solitaire ? Je n’en crois rien, car chez Stefan Ramniceanu tout est jubilation, sortie dans le monde, triomphe de la matière spiritualisée. Tout est, surtout, rappel emblématique du sacrifice, par le motif du clou transperçant boucliers, cloches, coupoles qui sillonnent une voie – une voie d’initiation, il me semble – de temple ou d’église orientale, nous rappelant qu’il n’y a pas de joie sans souffrance, ni défaite sans espoir. Stefan Ramniceanu, l’artiste qui a son début peignait des paysages d’une introspection digne de certaines toiles d’Andreescu, témoigne aujourd’hui, une fois de plus, son appartenance à cette culture par le receuillement grave, monumental de ses morphologies, par les cordiales harmonies chromatiques, par son imaginaire qui descend de tous ceux, qui dans cette partie du monde, ont su arriver à la splendide hérénise selon laquelle un morceau de bois portant une image – une eikona – pouvait être vénér et que devant lui l’homme peut dépasser ses propres limites dans ce que, littéralement les anciens appelaient ekstasis.

Notre siècle, plus attaché au symbole, aux eschatologies et à l’universel, s’est reconnu dans les spiritualités anciennes, par les grands artistes de l’Est et des révolutions surtout, depuis Kandinsky ou Tatlin ou Malevich. Quand aux récurrences des dites spiritualités elles peuvent être, elles aussi, des arguments de la durée, du silence, de l’attente.

Il m’est arrivé une fois de parcourir la voie de ces « objets » vers midi, de regarder par une « fenêtre », svelte et dressée vers le haut en courbes successives, imaginée par l’artiste, et au–delà d’elle, de regarder plus loin encore, par la brisure d’une autre fenêtre, en ruine, celle imaginée par l’histoire. Et au-delà de leur superposition subtile, pleine de sens cachés, dans le vent d’octobre, un brin d’herbe frémissait, à peine perceptible.

Par cette présence ondoyante, insignifante, mais combien autoritaire, de la vie, la magie du lieu n’était pas rompue. Bien au contraire, elle augmentait. Que notre œil puisse encore chercher, dans ce lieu qui porte le nom de Stefan Ramniceanu, d’autres brins d’herbe et d’autres fenêtres vers le ciel.