"Entre Orient et Occident, un alchimiste venu du fond des âges"

Arlette Sérullaze

Ramniceanu, 1988-2000 anthology of works
2001

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Arlette Sérullaz,  started her career at the Musée du Louvre in 1965. She has been general curator within the Louvre's department of graphic arts since 1993. She has also been serving as Director the Musée National Eugène Delacroix since 1984 and has curated many exhibitions on Eugène Delacroix including Les dernières années in 2001 (Paris, Galeries nationales du Grand Palais), and Médée Furieuse (Paris, Musée national Eugène Delacroix). 

 
Pousser la porte de l’atelier de Stefan Ramniceanu n’est pas une mince affaire, mais le risque mérite d’être couru. Une fois le seuil franchi, c’est un artiste et une œuvre tout à la fois dérangeants et profondément séduisants qui s’offrent à vous. Avec Stefan Ramniceanu, nous entrons en effet dans un monde où nous nous sentons à l’aise et pourtant un peu inquiets, puisque nous quittons le monde étroit des choses connues pour aborder un univers où raison et déraison se livrent un combat sans merci.

Au prime abord, l’artiste, installé en France depuis 1992, impressionne par sa haute stature et l’impassibilité de ses traits. Mais l’apparence est trompeuse. Derrière l’artiste se cache un homme blessé, sensible, qui est « entré en peinture » comme on entre en religion, afin de donner un sens à la fureur qui le dévore et qui a vite fait de donner à son regard une intensité farouche. « II ya un vieux levain, un fond tout noir à contenter » notait Eugène Delacroix dans son Journal, le 7 mai 1824 : « Si je ne me suis pas agité comme un serpent dans la main d’une pythonisse, je suis froid ; il faut le reconnaître et s’y soumettre, et c’est un grand bonheur ». Stefan Ramniceanu est venu plusieurs fois au musée Delacroix, il s’y est recueilli. A t-il pris le temps de feuilleter les notes intimes du maître ? Je ne le lui ai pas demandé mais, puisque l’occasion m’en est donnée, il me plaît à mettre en parallèle certaines pensées du peintre français (Je pense notamment à celle-­ci, écrite par Delacroix en 1824 : « domaine précieux de la peinture. Silencieuse puissance qui ne parle d’abord qu’aux yeux, et qui gagne et s’empare de toutes les facultés de l’âme » et les propres réflexions de Stefan Ramniceanu).

Une fois la conversation engagée, Stefan Ramniceanu accepte d’assez bonne grâce de parler de sa démarche sans pour autant livrer toutes les clés de son art multiforme, car il a la conviction profonde que son œuvre parle d’elle-même. En elle, par elle, avec elle, il nous faut éprouver les mêmes émotions qui ont envahi le peintre engagé dans un combat créatif permanent. Lorsqu’il est dans son atelier, face à une œuvre en gestation, Stefan Ramniceanu se donne à fond, oublieux du moment, en proie à l’exaltation de la création. L’artiste ne sait pas où il va: il va, avec une conscience aiguë que sa quête d’absolu l’oblige à dépasser en permanence ses forces vives, afin d’exorciser ce qu’il ya en lui de pulsions ténébreuses.

Aujourd’hui, parvenu à sa maturité, Stefan Ramniceanu nous invite à le suivre, à l’accompagner dans le nouveau parcours de son espace intérieur. Le savoir et le métier accompli qu’il a acquis au prix d’un travail incessant, toujours remis en question, Stefan Ramniceanu sait qu’il peut les plier désormais à ses fins personnelles d’expression. S’il n’a rien oublié de ses racines, ni de sa formation antérieure, cet artiste aux multiples facettes aspire à les amalgamer à ce qu’il a découvert depuis son départ de Roumanie. Condensé de sensations et d’expériences diverses, sa peinture est un subtil dosage de dogme et de rêve, où les formes et les émotions se correspondent étroitement, constituant un vibrant poème cosmique.

Au début du troisième millénaire, qui donne la part peut-être trop belle à la technologie, Stefan Ramniceanu a choisi un langage plastique que l’on rapprocherait volontiers de la grammaire iconographique byzantine. L’artiste du reste revendique son appartenance à cette culture. Il a délibérément pris ses distances par rapport à la mode, ce miroir aux alouettes qui n’est qu’un prétexte à reflets et ne sait pas éclairer. En s’enracinant ainsi dans la tradition, Stefan Ramniceanu n’a pas cherché à se garder des nouveautés que d’aucuns jugent - à tort ou à raison pernicieuses. Bien au contraire, à l’entendre parler, à voir son œuvre, on comprend vite que Stefan Ramniceanu est animé d’une conviction inébranlable, à savoir que plus l’art s’imprègne profondément de la tradition, plus il s’enrichit, ou mieux, se ressource. Comme Maurice Denis, il lui arrive de rêver à d’anciens missels aux encadrements rythmiques, des lettres fastueuses de graduels, des premières gravures sur bois » ; certaines de ses toutes nouvelles créations ont du reste des titres et des formes significatifs: portails, tabernacles, reliquaires... Comme les décorateurs des mosquées ou des premières basiliques, il recouvre la surface de couleurs assemblées, composées, rehaussées de riches matières (or, émail, bronze, pourpre, laque...). La perspective lui importe peu : la plupart du temps il peint à deux dimensions mais ne répugne pas à s’aventurer dans des déstructurations audacieuses. Son œuvre est savante, imprégnée d’une profonde spiritualité, rythmée par des rapports mathématiques entre les pleins et les vides, les lignes et les couleurs. Elle respire la vérité, l’authenticité et renvoie à une image supérieure de l’existence.

Sans cesse animé par la quête d’un nouveau langage, Stefan Ramniceanu a exploré toutes les techniques afin de trouver celles les plus en adéquation avec son inspiration. Bon nombre de ses œuvres ont été exécutées à l’huile, sur des toiles de trame serrée. Mais cette réflexion sur le support a conduit Stefan Ramniceanu à utiliser d’autres matières : l’investigation presque scientifique qu’il a entreprise à cet effet est curieusement - fortement imprégnée de sensualité. Au vu de l’artiste allant et venant dans son atelier, on comprend sans mal à quel point le toucher, pour lui, est un sens fondamental. Du reste, ne vous invite-t-il pas à caresser de la main la surface qu’il a recouverte de couleurs somptueuses, denses ou transparentes, pures ou mélangées au plâtre, au sable, à la poudre de marbre, avec des inclusions de métal, de pièces de monnaies, de papier, de fragments de textes imprimés, et où dominent l’or, l’argent, le noir, le rouge et le bleu ?

A dire vrai, depuis toujours, le travail de Stefan Ramniceanu se situe à mi-chemin entre celui du sculpteur et celui de l’orfèvre. Résolument tenté d’apprivoiser le métal - et il y est parvenu - il a retrouvé spontanément, pour réchauffer cette matière dure et froide, les gestes des forgerons des anciens temps et encouru les mêmes dangers. A cet égard, l’exposition qu’il avait organisée en 1988 à l’intérieur de l’ancienne Cour princière « Curtea Veche » près de Bucarest, relevait indiscutablement de l’exploit titanesque. Il lui a fallu d’abord s’approprier un espace gigantesque et tirer parti des murs partiellement démolis. Les motifs des clous martelés sur les boucliers, les casques, les cloches et même les coupoles en bois, en bronze ou en cuivre décorés de pigments aux sombres reflets dont il avait meublé ce haut lieu de mémoire, l’artiste les a repris ultérieurement sur des formes différentes, de dimensions parfois monumentales (Stefan Ramniceanu aime la démesure, elle lui convient), parfois réduites, constituant ce qu’il se plaît à nommer « la poétique de la géométrie ». N’ayant rien oublié de l’architecture de son pays, Stefan Ramniceanu s’en est inspiré afin de créer, de construire des « Images » semblables à des « labyrinthes », où tout est organisé pour converger vers le centre, en un parcours initiatique qui trahit les visions dont son imaginaire est hanté. Au delà des formes abstraites, c’est un message empreint d’inquiétude et de mystère qu’il faut découvrir. Ces compositions symétriques, pondérées, où les symboles se juxtaposent harmonieusement, sont comme des « portes ouvertes », autre thème récurrent chez Stefan Ramniceanu qui laisse toujours dans son œuvre une fente. Même imperceptible pour un œil non averti, pareille fissure a valeur de signature. Elle est un de ces signes privilégiés qui scandent le vocabulaire du peintre. Stefan Ramniceanu insiste même sur la volupté qu’il éprouve à mettre en place ces « murs » en y aménageant des failles, comme s’il lui venait tout à coup l’idée de s’y cacher temporairement afin de préserver cette part de mystère nécessaire à toute démarche artistique.

La première partie de sa vie, Stefan Ramniceanu a connu la souffrance et l’angoisse. Aujourd’hui, sous d’autres cieux, il continue à vivre avec, transposant dans chacune de ses œuvres, ses fantasmes, ses effrois, ses aspirations. D’où ce processus troublant qui le force presque chaque fois à détruire l’œuvre apparemment terminée pour la refaçonner. Alors, dans le huis clos de l’atelier, Stefan Ramniceanu découpe, taille, gratte, superpose, en un mot réorganise. De cette destruction surgit une œuvre nouvelle, elle aussi menacée du même sort. Perpétuel insatisfait, l’artiste, qui ne dessine pour ainsi dire jamais (en tout cas pas avec le crayon ou la plume mais, de son propre aveu, fréquemment avec les yeux il entreprend chaque jour le même combat avec la matière. Il aime travailler à plat, reconnaît sa profonde défiance, voire son incoercible malaise, vis-à-vis de la perspective. Aveu paradoxal lorsque l’on sait la place dans son œuvre de la symbolique du mur et la fascination éprouvée pour toute forme de construction animée par la lumière. Lorsqu’il aborde cet aspect très personnel de son travail, Stefan Ramniceanu aime assurément parler de « la chemise des murs », insistant sur l’engagement quasi mystique de sa recherche et les souffrances qu’elle génère. L’artiste « récupère » les mémoires successives, les fait siennes, pour en tirer des œuvres d’un archaïsme ambigu, qui peut surprendre si l’on a oublié que l’artiste n’a jamais renié son origine. Les reliefs et les graphismes colorés qui animent ses créations, les signes qui surgissent et se répètent de l’une à l’autre, attestent une volonté ambitieuse d’établir un pont entre l’Orient et l’Occident. Dans la plupart des tableaux, qu’ils soient peints à l’huile ou composés de bois, de métal et de cuir, amoureusement, patiemment recouverts de ces couleurs dont il a le secret, on décèle des allusions iconiques. Au travers des couches successives, un visage se devine, celui de « l’homme universel » dont Stefan Ramniceanu traque inlassablement le souvenir.

Mais pareille aspiration est source de souffrance que seule la peinture peut sublimer. « La mémoire des îles », pour Stefan Ramniceanu, c’est la transcription par le biais d’images fortes de la solitude éprouvée par l’homme au sein d’une nature hostile, explosée. Exacerbées par une atmosphère angoissante, la peur, les obsessions se font plus vives encore. L’artiste vit dans un inconfort permanent, car la matière mouvante a occulté les messages qui, désormais, sont indéchiffrables. Parce qu’il substitue au monde environnant un aspect de son imagination, Stefan Ramniceanu prend place dans la lignée de ces peintres qui ont perpétué la ferveur des ornemanistes et des ouvriers d’art des temps anciens, pénétrés de la destination de leurs ouvrages et préoccupés d’absolu. Des rapports mathématiques entre lignes et couleurs, surgit une beauté « surnaturelle ». La matière est devenue plus expressive encore, car l’artiste a su retrouver la correspondance mystérieuse qui unit les belles formes aux beaux sentiments. Parce qu’il est allé à la rencontre des « chimères », Stefan Ramniceanu peut à présent nous dévoiler les mystères des « nuits dorées ». D’autres portes sont à franchir, une fois encore, qui donnent accès à un monde encadré par des « totems », gardiens du temps. Sur des fonds somptueux enrichis d’or, des arabesques tissent une broderie savante, une sorte d’algèbre plastique où l’œil se perd avec volupté.

A n’en pas douter, la démarche de Stefan Ramniceanu est singulière, contrariante même, parce qu’elle fait fi de toute sagesse, de toute commune mesure. Mais la lumière qui irradie son œuvre atteste son intégrité. En se faisant l’interprète des rites du passé, Stefan Ramniceanu nous livre l’œuvre d’un artiste non pas immobilisé dans une souvenance stérile mais en marche, une œuvre bien au-delà d’une simple continuité, nullement répétitive, ni monotone, enrichie d’acquisitions constantes et de « re-créations » permanentes.

Stefan Ramniceanu a su conserver toute la spontanéité et la force de sa liberté intérieure, refusant la lente désintégration des êtres et des choses dans un monde envahi par la technologie. Il nous propose une renaissance fascinante, tant artistique que spirituelle. Cet éveilleur de conscience réussit le projet insensé de nous inciter à revisiter la planète de nos émotions, entre vertige et raison. Au-delà d’une technique magistrale visible au premier coup d’œil, son œuvre nous convie à explorer, d’une certaine manière, ce qu’il y a de caché au plus profond de nous en puisant dans les allégories et les symboles. Par un mélange réussi de tradition et de modernité, elle donnera peut-être le vertige à celui qui la découvre, tant la plupart des sujets et de motifs représentés font appel à un langage subtilement codé, au carrefour de deux civilisations, de deux cultures, de deux époques. Traditionnelle dans sa conception, elle est pourtant moderne quant à son application sur des supports variés. Passé le premier regard d’ordre global, l’œil est contraint de s’approcher, de scruter les détails innombrables, toutefois tant de soin apporté dans l’élaboration de ces œuvres utopiques ne leur fait jamais perdre l’intensité de l’infini.

Stefan Ramniceanu possède la faculté insigne de transposer des formes apparemment limitées en un espace ouvert sur l’immensité. Son art sans complaisance est animé d’une passion inextinguible en quête de la perfection plastique. A son contact, notre champ perceptif éclate et les voies de l’intuition de la plénitude nous sont ouvertes. « L’œil est une fenêtre de l’âme ». Stefan Ramniceanu a-t-il conscience qu’il pourrait faire sienne cette phrase de Cézanne ? Remercions-le de nous faire ainsi accéder à un monde privilégié de création et de nous proposer des œuvres dotées d’une dimension magique parce qu’elles font appel à la mémoire collective des hommes.